Rufino Blanco Fombona

Les Livres de L'Amérique Latine

Je commencerai à remplir, sans préambules, la mission qui m'a été donnée par cette Revue, de faire le compte–rendu et la critique mensuelle des oeuvres qui se publient dans l'Amérique espagnole. Je dirai, cependant, que la France ignore, en grande partie, l'immense prestige de sa langue et de sa littérature dans ces pays. Nous aimons la France, la France de la romantique et magnifique Révolution, [333] la France des penseurs et des artistes, nous aimons ce peuple dont Danton fut le verbe et dont Hugo fut la lyre, ce peuple qui produisit cet homme de vérité, de justice et de beauté que nous pleurons aujourd'hui: Emile Zola. Mais il existe une France officielle qui travaille à déprécier dans notre affection la France pensante la diplomatie et le journalisme français ont fait tout ce qu'ils ont pu pour décourager notre sympathie. Heureusement ce pays-ci est généreux comme pas un. Le dernier effort qui avive et allume notre affection est celui de la Renaissance Latine qui ouvre ses colonnes à la pensée américaine. La curiosité sympathique de ce pays est noble et juste. Après avoir démoli les murailles de Chine, après la révélation des hommes et des littératures du Nord, la France porte ses regards vers le Sud. Elle dira si elle trouve là-bas quelques oeuvres méritant sa curiosité.

Un des livres américains dernièrement parus a pour titre Primavera sentimental (Printemps sentimental), recueil de poèmes frais, odorants et juvéniles. Son auteur est le poète Fabio Fiallo, poète et nouvelliste. Fiallo est un sensitif très délicat, un romantique de 1902, c'est-à-dire venu après que de nouvelles formules esthétiques aient ouvert de nouveaux horizons à l'art. Le poète n'a pu se soustraire aux nouvelles influences et aux nouvelles littératures. Il est ainsi un romantique doublé d'un moderniste. Son maître est, indiscutablement, Catulle Mendès.

Formas y Espiritus est le titre d'un autre livre sud américain, de date récente, publié à Buenos-Ayres. Collection de 'proses, faisceau d'impressions fugaces, sensations de voyage, choses de rêve, ce livre a fait naître en moi une sympathie douloureuse pour l'auteur. C'est un homme qui sent la beauté, qui a l'âme pleine 1e beauté et qui cependant lutte et lutte en vain pour que fleurissent ces germes qu'il garde en son coeur. Dans sa prose on perçoit les traces de cefte lutte. La phrase ne jaillit pas résolue, noble et brillante, mais pauvre, tortueuse, pitoyable, tailladée par les ciseaux.

La dernière oeuvre de M. P.–E, Coll, ancien collaborateur du Mercure de France, s'intitule El Castillo de Elsinor (Le Château d'Elseneur). Cet ouvrage, publié il n'y a pas longtemps à Caracas, débute par Le Songe d'une nuit d'été, où Coll raconte qu'il se trouva face à lace avec Renan en habit de prêtre dans un bois. Ce que Renan dit a Coll constitue la première étude qui est délicieuse. Il [334] va sans dire que Renan n'y dit pas des sottises. Coll est un artiste et un penseur renaniste des plus distingués d'Amérique. Si je voulais le comparer à quelqu'un je dirais qu'il ressemble à Anatole France, surtout maintenant où en pleine virilité de production et de talent, son esprit s'est affranchi et a oublié qu'il existe des penseurs depuis Marc-Aurèle et Spinoza jusqu'à Bourget et Barrès. Le Château d'Elseneur est un kaléidoscope d'idées.

Ce petit livre en renferme plus que certaines bibliothèques. De ces idées j'en prendrai, pour la réfuter, une très moderne et qui se rapporte à cette Revue. P.-E. Coll, à la suite de quelques ironies, va jusqu'à douter de l'existence de la race latine.

Dans une certaine mesure, il a raison. Les Latins, si nous parlons d'ethnique pure, n'existent même pas dans le Latium. Ce qui existe c'est la mentalité greco-latine, conservée par les peuples qui ont dans leurs veines quelques gouttes du sang de ces races mères qui enchantèrent et dominèrent le monde, de ces races qui répandirent la beauté et les mythologies riantes depuis la mar Egée jusqu'aux Colonnes d'Hercule.

La langue, selon Gustave Le Bon, est une des manifestations les plus sincères de l'âme d'un peuple. Ainsi, nous qui avons conservé et cultivons avec amour les idiomes romans, héritiers de la langue vir,gillenne, nous devons conserver aussi quelque chose de l'âme du Latium. Que le sang latin ne coule pas absolumsnt pur dans nos veines, cela veut-il dire que nous n'en ayons pas quelques gouttes? Et, pour rares qu'elles soient, le fait de nous vouloir latins plutôt qu'autre chose prouve la vitalité de ces gouttes de sang et leur empire sur les autres sangs fusionnés avec elles.

Manuel Diaz Rodriguez est le nom d'un écrivain qui compte à peine trente-cinq ans, et fait déjà notre orgueil. Sa dernière oeuvre –un roman– s'intitale Idolos Rotos (Idoles brisées).

Le titre est suggestif. Il m'a fait réfléchir.

La vertu, suivant théologiens et moralistes, consiste à réfréner les instincts humains. L'instinct est la voix de la nature, c'est l'impulsion spontanée des êtres vers la conservation et vers la reproduction. D'où l'on peut déduire que la tendance à empêcher le triomphe des instincts chez l'homme est anti-naturelle. Ainsi la vertu est un crime contre nature.

On devrait appeler vertueux l'homme qui obéit à la nature, avec soumission et courage. Au fond, nous obéissons tous à ce tyran, [335] même ceux qui le croient le moins. La société, constituée telle qu´elle est, avec ses répressions et ses restrictions, tend à faire de l'homrre ce que les Chinois font du pied, une chose ridicule et déformée. Que les pieds puissent croître et se développer! Que les passions croissent et se développent librement!

S'il est vertueux par sa constitution organique et morale, l'homme obéit passivement à sa nature. Quand il jouit de sa maîtrise sur soi, quand il tord le cou à ses inclinations, l'homme est victime d'un certain esprit de domination et de cruauté qu'il exerce sur lui-même, n'ayant pu l'exercer sur les autres.

Pourquoi ne pas obéir franchement, loyalement à la nature? La sodomiè des prêtres est logique, de même que le saphisme des religieuses. C'est la déviation de l'instinct par l'impossibilité d'une satisfaction naturelle.

Dans le roman de Manuel Diaz Rodriguez, Idoles brisées, il y a un passage de beauté mythique, passage qui donne le titre au roman, et que ce païen de Manuel Diaz Rodriguez censure tacitement, en s'attristant, au lieu de le chanter dans sa prose précieuse.

Après une longue campagne, les troupes d'une révolution entrent dans Caracas. Les casernes ne suffisent pas on installe les soldats partout, dans les édifices publics. L'Académie Nationale des Beaux-Arts se transforme en caserne. De là, les Idoles brisées. Les soldats, comme des bêtes en rut, à cause de l'abstinence, et éblouis par la beauté classique des dieux, renversent les statues et les violent. Le geste est beau.

L'acte est doublement excusable, car les soldats satisfont la clameur de la chair et parce qu'ils idéalisent la copulation, préférant aux corps brûlés du soleil, souillés de boue, peut-être laids, des camarades de caserne, la blanche et noble beauté des divinités olympiques.

R. Blanco Fombona(I).

(I) L'auteur de ces lignes prie les écrivains et éditeurs de l'Amérique Espagnole de lui envoyer les ouvrages qu'ils feront paraître. Les ouvrages peuvent être adressés au nom de M. R. Blanco-Fombona, à la direction de cette Revue, ou bien au Consulat du Venezuela, à Amsterdam (Hollande).